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INDEPENDANT - SECTEUR

Les bistrots continuent leur mutation

Revue PIC-INTER - n°298 - Mai- juin 2006

Au début du siècle dernier, la France comptait 600 000 cafés. En 1960, il étaient 200 000, en 1970, 100 000 . A présent il en reste 40 000 pour 60 millions d’habitants. Malgré tout, il semblerait que ce déclin vertigineux soit en train de s'essouffler. Le bar à thème est entré en scène.

Autrefois lieu de réunions ou de rencontres, le café, comme coeur de la vie de quartier, est victime depuis quelques années de l’évolution de la société. La télévision, le développement des loisirs ont chassé l’envie de se retrouver au café du coin. Autres explications : la grande distribution a favorisé la consommation d’alcool à moindre coût mais surtout, les conditions politiques ont changé la donne. Depuis plusieurs décennies, l’Etat joue la carte de la prévention de l’alcoolisme et des accidents de la route avec la mise en place de l’Alcootest (loi de 1965) et de la loi Evin (janvier 1991). Le chiffre d'affaires des cafés, bars, brasseries était estimé à 5 372 Mds€ en 2004. En 2005, la répartition du chiffre d'affaires des cafés était la suivante : 21% de prestations alimentaires, 75% de vente de boissons (dont la moitié est composée d'alcool et de bière et l'autre moitié principalement de cafés et boissons rafraîchissantes sans alcool), 4% de vente de services. Autres chiffres-clés : les 40 000 unités cafés-brasseries assurent 10% de la vente d'alcool, 96,5% des cafés-bars ont moins de 6 salariés, sur 3 bars qui ferment un change d'activité, un devient restaurant, un disparaît.

30 MILLIONS DE FRANÇAIS FRÉQUENTENT LES BARS

On estime à 30 millions le nombre de Français qui fréquentent les cafés ou bars, dont 10% de la population qui s’y rendent quotidiennement. Alors que les femmes - 27% des femmes ne se rendent jamais dans un café, contre 12% d’hommes - et les personnes âgées sont les moins assidues, mais la tendance aujourd’hui est au rajeunissement et à une certaine féminisation. Les femmes qui sortent le font fréquemment : 30% des 10% de clients quotidiens sont des femmes. Elles privilégient les endroits calmes et propres pour s’offrir une pause-café au cours de leur journée de travail. De fait, le bar au féminin n’est plus tabou. La génération des 25-35 ans ignore les préjugés et conçoit volontiers que le bar soit un établissement mixte. L’alcool n’est pas davantage un tabou pour les femmes : sur les 52% des Français qui boivent de l’alcool dans les brasseries, 42% sont des femmes. La clientèle ne se rend plus au café pour y passer un après-midi entre amis, mais pour y prendre un café, lire un journal, effectuer une courte halte en compagnie d’un ami.Près de 80% des consommateurs y viennent pour passer un moment agréable, 70% pour rencontrer quelqu’un, 60% pour discuter, 60% pour s’y réchauffer... D’où l’extrême importance de la convivialité et du décor de ces lieux de vie.

Il n’y a encore pas si longtemps, la France des cafés était essentiellement rurale : on comptait alors, dans certaines régions, un café pour 400 habitants. Les régions détenant les plus fortes densités de cafés étaient traditionnellement le Nord, le Centre et la Bretagne. Aujourd’hui, si bon nombre de cafés de campagne ont fermé leurs portes, le bistrot garde une partie de sa vocation rurale : 35% des débits de boissons sont situés dans des villes de moins de 2 000 habitants. La densité des cafés à Paris est la plus forte de France. C’est également dans la capitale que la consommation est la plus importante, avec la région méditerranéenne. Près de 30% des Parisiens disent aller tous les jours dans un café ou un bar. La petite ceinture semble bénéficier des mêmes atouts que Paris : forte implantation de cafés et forte consommation. En revanche, la grande banlieue parisienne détient, sur le plan national, la plus faible densité de cafés. Là encore, les causes sont sans doute à la fois sociologiques et économiques : les banlieues parisiennes, qui n’ont plus de tradition rurale, ne sont pas précisément réputées pour leur forte sociabilité. Les lois qui interdisent l’ouverture de cafés à proximité des usines et des grands ensembles d’habitations, expliquent, elles aussi, cette carence.

Côté produits, si le vin, les spiritueux et la bière en bouteilles sont en net recul, les boissons non alcoolisées, la bière pression et le café se maintiennent bien. Parmi eux les nouveaux enjeux des bistrots : le développement de la charte qualité des cafés et brasseries sous l'ombrelle du plan Qualité Tourisme. Une charte, relancée l'an dernier, est en bonne voie avec 325 demandes d'adhésion, 52 établissements en cours d'audit et 30 labellisés.

  PORTRAIT DES CABARETIERS RISQUEURS

Jeunesse et business riment et font parfois bon ménage : Le Rendez-vous des Amis est une entreprise jeune, créée par des jeunes dans un secteur jeune et ludique.

 

Ils se sont connus sur les bancs de Sciences Po, contexte assez banalement bourgeois quoique plus brillant que la moyenne. Anne, Claire, Marianne, Arnaud, Julien et Clément avaient un projet : ouvrir un café style bistrot d’autrefois. Une idée, une dose d'ambition et pas mal de volonté, et voilà, le tour est joué, un rêve se concrétise le jour de l’ouverture, en septembre 2001. En fait, c'est un peu la nostalgie de leur épopée estudiantine qui aura donné aux six amis la petite tape dans le dos nécessaire pour qu'ils concrétisent et tentent de vivre dans la fête du village montmartrois leur postadolescence studieuse.«On connaissait un café dans le 18ème arrondissement de Paris. On aimait s’y retrouver et une chance ! Le propriétaire avait envie de partir», raconte Claire. «Avec nos prêts étudiants on a pris le risque de se lancer sur un créneau que l’on ne connaissait que par nos jobs d’été». Ils ont acheté le fonds, la licence et les murs. Claire, Marianne, Anne et les autres restent très discrets sur le montant de la transaction. Claire ou Marianne détaille plus volontiers les nombreux atouts de leur établissement.

D'une capacité d'accueil d’une cinquantaine de personnes, le bistrot est basé dans la jolie rue Gabrielle. Les soirées d'été, la terrasse est ouverte. Ce sont alors plus de 100 clients qui fréquentent le lieu. L'emplacement permet de capter à la fois les habitués, la clientèle de passage et les touristes. Ici, le café a cet effet enivrant, à la limite exaltant, qui fait qu'on s'y attache. Il a ce petit aspect culturel qui rappelle le style du quartier (Montmartre). On peut s'y sentir aussi bien seul ou entre amis. C'est en quelque sorte un lieu qui allie indépendance et socialisation, solitude et amitié. Cet esprit agréable que l'on aime tant retrouver dans les cafés est créé par un ensemble de facteurs qui forment un tout presque magique : l'arôme alléchant du café, le charme du décor, les couleurs des savants cocktails concoctés par les serveurs. «Dans notre Bar des Amis, on peut trouver à peu près tout ce que l'on veut : Il y a le vieux comptoir pour observer le monde et la salle et écouter les blagues du serveur les jours où il a avalé un clown. Sinon on peut s'asseoir autour des tables ou dans de confortables canapés pour contempler en toute quiétude l’expo du moment (Il y a en permanence des expositions sur les murs de cette salle : photo, peinture, gravures...) et profiter de la musique et de l'animation», explique Marianne. Et pour terminer cette revue très partielle de ce qu'on peut faire on dira pêle-mêle : écouter des concerts tous les jeudis, boire des Kiss my asteroide, écouter le Molow Show de Molow, homme orchestre à lui seul, lire des livres, donner rendez-vous à ses amis, rencontrer des gens nouveaux...

Avec une clientèle jeune (25-30 ans), ça n'arrête jamais.Ainsi, les six amis avaient un rêve et ils l'ont réalisé. Maintenant, ils doivent tenir bon. Heureusement, avec le temps et l'expérience les choses défilent de plus en plus aisément et le chiffre d’affaires augmente chaque année. Cinq ans plus tard, l’entreprise emploie sept salariés et deux des six associés ont ouvert deux bars, très différents du RVDA. Mais c’est une autre histoire.

 

 

LES IDÉES FUSENT

On a constaté que depuis les années 1990, la profession a réagi et on assiste à l’apparition d’une nouvelle génération de bistrots dits bars à thème. Ils innovent, ils sont urbains, ils proposent un concept spécifique dans le but de faire consommer la clientèle. Les plus fréquentés sont les bars à vins ou à cocktails, bars à bière style pubs irlandais, bars à karaoké. Nouveaux et à découvrir, les bars à eaux et les cyber-cafés (l’expérience n’est pas probante), cafés philo ou littérature, cafés rencontres, cafés musique, sports, ou arts, cafés «destroy» qui allient décoration baroque et musique branchée pour le public des 18-25 ans. En résumé, ils répondent tous à l’aspiration «loisirs-détente» de la clientèle. Cette dernière est en effet en quête de lieux où la convivialité, l'accueil, la propreté, le service, le calme, les animations, le décor original... sont au rendez-vous. La clientèle féminine est plus fidélisée, grâce au petit «plus» : journaux, jeux de société, musique, consommations originales, artistes, décoration, expositions, concerts, poésie.. qui l'incite à revenir dans ce lieu plutôt que dans un autre, car elle s'y sent bien.

De tout temps, les bistrots ont fait l'esprit et la réputation des villes. Pour le promeneur, ils font partie du décor. Aujourd’hui, l’évolution de leur décoration change l'allure des rues. Devantures aux lignes contemporaines, dominante de bruns chauds, de pourpres ou de bleus foncés, éclairages discrets, lettrines d’or, mobilier épuré ou mobilier ancien.A Paris, par exemple, le style de la trentaine d'établissements créés par les deux frères Jean-Louis et Gilbert Costes ont fait florès. En vingt ans, quelques 200 à 300 brasseries et cafés parisiens se sont débarrassés du formica, du skaï et des néons au profit du bois, de l'aluminium, du cuir, des tentures et des éclairages indirects.

Ces nouveaux cabaretiers ne manquent pas d’imagination. Les créations revêtent un caractère de plus en plus ciblé et de plus en plus professionnel, tout en renouant avec la tradition. Ainsi, les Editions Autrement propose un lieu ouvert à tous dans le 11ème arrondissement de Paris. Les livres sont consultables, on peut s'installer autour d'une tasse de thé Mariage Frères et d'un cake maison ou selon l'heure d'une tarte salée. La décoration actuelle joue sur des tons clairs et bruns où sont disposés des canapés, des étagères de livres, on s'installe ici comme dans le salon d'un ami pour siroter et bouquiner à l'envie.

L’Autobus, derrière ce drôle de nom se cache un bistrot parisien qui aime animer ses soirées. Le jeudi c'est en principe la soirée théâtre. Puis il y a les concerts, un peu n'importe quand : du rock, mais aussi de la variété française, cela varie... Avec tout cela, on peut toujours entrer pour un petit café. Dans son univers kitsch et chaleureux, l'AbracadaBar, dans le 19ème arrondissement, accueille tous les soirs une faune festive qui varie au gré de la programmation éclectique. À l'entrée trône un angelot nu tandis que le barman imperturbable délivre bière, cocktails et café jusqu'au bout de la nuit. Petit détail : la pression est servie jusqu'à 5h du matin et un happy hour est même proposé de 18h à 19h30. Dans la deuxième salle, on rentre dans le centre névralgique de la fiesta : des concerts, des DJs, du Slam, des jeux, du théâtre, du tango, des courts métrages tout est réuni pour que chaque soirée soit un événement autour d’un verre. De son côté, la franchise s’adapte au nouveaux modes de vie et enrichit la profession de commerces nouveaux. Dans la catégorie des bars à thème, Bars & Co., filiale du brasseur belgo-brésilien Inbev (combinaison d'Interbrew et d'AmBev), ne déroge pas à la règle avec plus de 200 établissements dans l'Hexagone, en particulier dans les centres-villes de régions. Ses quatre enseignes Au Bureau, Café Leffe, Irish Corner, et Belgian Beer Café, renouvellent le positionnement des cafés-brasseries.

En règle générale, les fournisseurs des cabaretiers, brasseurs en tête, soutiennent l’effort de redynamisation de la profession. Les marques ne se contentent plus d’offrir des verres ou des percolateurs : elles ont mis au point de nouveaux produits spécifiquement conçus pour les cafés, multiplier les jeux et les animations, voire constituer des cellules de promotion et de communication. Mais la bonne question est de savoir quels sont les bars qui ont droit au qualificatif de «bars à thème» ? Et la bonne réponse à donner est délicate, car de nombreux exploitants expliquent qu’ils ont un bar à thème, alors qu'ils ont simplement agrémenté la décoration de leur café de quelques photographies ou tableaux, sur un thème déterminé : planche à voile, voitures de course, vedettes de cinéma... Mais d'autres se sont positionnés sur un concept précis, tel que la poésie, la musique, des cocktails, des bières, Internet, faisant ainsi figure de spécialistes. Résultat : les approches des uns et des autres ne sont pas les mêmes, leur investissement non plus et encore moins leur résultat.

 

 

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