INDEPENDANT - SAGA
JEAN-BAPTISTE GODIN : entrepreneur social
Revue PIC-INTER - n°288 - septembre - octobre 2004
Godin ? Une marque vertueuse qui enchante la vie des Français depuis plus de 150 ans. Jean-Baptiste Godin ? L’inventeur des poêles Godin et le concepteur du Familistère. Histoire d’un brasseur d’idées et d’une entreprise qui a vécu sur les généreux principes de son créateur.
"On va acheter un Godin", disent la grande majorité de ceux qui veulent s’équiper en appareils de chauffage et de cuisson. Créée en 1840, la marque Godin est devenue le nom commun du poêle, comme l’est "Frigidaire" pour le réfrigérateur. Dans l’imaginaire des consommateurs, Godin est également synonyme de grande qualité. Cette réussite industrielle tient au formidable génie d’invention d’un patron autodidacte, socialiste et théoricien austère : Jean-Baptiste Godin. Il naît en 1817, à Esquéhéries, petit village de l’Aisne. Son père est artisan-paysan : serrurier, il cultive aussi ses quelques arpents de terre. Quittant l’école à onze ans, le petit Jean-Baptiste fait son apprentissage dans la fabrique paternelle. Studieux et curieux, dès qu’il abandonne gâches et mortaises, il lit des traités de géométrie mais surtout Rousseau, Voltaire, Diderot. Lors de son "tour de France", l’ouvrier-compagnon connaîtra la misère des grandes villes et les conditions de vie pénibles des ouvriers. Une expérience qui le conduira plus tard à améliorer la condition de ses propres salariés.
A son retour dans l’atelier familial il a tout juste vingt ans. Il se marie avec Esther Lemaire –dont il divorcera en 1877- et s’installe à son compte avec les 4 000 francs reçus à l’occasion de son mariage. On est en 1840. Jean-Baptiste Godin dépose son premier brevet de fabrication : l’utilisation de la fonte dans la fabrication des poêles. Le succès est immédiat, et ce savoir-faire est toujours d’actualité. "La fonte est le seul matériau véritablement adapté pour la réalisation des pièces soumises à de très hautes températures. Elle est très largement utilisée aujourd’hui dans la fabrication de nos appareils de chauffage et de cuisson", explique Patrick Milleret, Directeur du magasin Godin de Vannes. Dans cet esprit d’anticipation si caractéristique de Godin, une double démarche écologique a été mise en place dès 19809 avec la mise en place d’unités de dépoussiérage qui réduisent plus de 95% des rejets.
L’acte fondateur de Jean-Baptiste Godin est en effet d’utiliser la fonte de fer plutôt que la tôle de fer. La deuxième découverte fondamentale de cet homme visionnaire consiste dans l’application des émaux aux objets en fonte. Poêles et cuisinières Godin, appareils efficaces, deviennent alors – et sont toujours aujourd’hui – des meubles décoratifs. En 1846, Jean-Baptiste Godin emploi trente ouvriers et acquiert un premier terrain à Guise. La manufacture emploie 30 personnes parmi lesquels son frère cadet, Barthélemy Godin. En 1849, il emploie 300 personnes, en 1861, 700, en 1880, près de 1 500... La production passe, entre 1863 et 1882, de vingt mille à cent mille appareils par an. Cette expansion est basée sur une innovation constante. Du moulage mécanique de la fonte à son émaillage multicolore, Jean-Baptiste Godin multiplie les brevets : en 1869, il en détient quarante-quatre et n’abandonne jamais sa position de leader sur le marché international.
| GODIN EN CHIFFRES |
1817 : naissance de Jean-Baptiste Godin
1840 : création de l’entreprise Godin
1846 : transfert de l’entreprise Godin à Guise
1854 : création d’une usine à Forest en Belgique
1880 : création du Familistère de Guise
1931 : 170 000 appareils sont fabriqués à Guise
1968 : Le Creuset rachète les Etablissements Godin
1988 : Cheminées Philippe rachète les Etablissements Godin
2003 : Godin est leader en France pour la production des appareils de chauffage et des cuisinières haut de gamme |
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PRECURSEUR DE
LA PARTICIPATION
SALARIALE…
"Ne pouvant faire un palais de la chaumière ou du galetas de chaque famille ouvrière, nous avons voulu mettre en demeure de l’ouvrier un palais. Le Familistère, en effet, n’est pas autre chose, c’est le palais du travail, c’est le palais social de l’avenir", affirmait Jean-Baptiste Godin en 1875. Nourri des pensées de Fourier et de Saint-Simon, il met en pratique la première expérience d’utopie sociale à grande échelle en associant à un lieu de travail, l’usine Godin, un lieu de résidence, le Familistère.
Comme la majorité des industriels de l’époque, Jean-Baptiste Godin aspire à retenir les ouvriers en leur proposant des logements. Mais lui veut en plus améliorer la condition ouvrière. Il affirme sa propre théorie : "Ce n'est pas un phalanstère que j'ai fondé (...). Ce n'est qu'un allègement aux souffrances des classes ouvrières. C'est le bien-être physique et moral que je cherche à créer pour elles dans les limites d'une application et d'une répartition plus équitable des fruits du travail." Aux pavillons d’habitation destinés aux familles des employés de la manufacture de poêles s’ajoutent des structures complémentaires : les économats, le théâtre, la bibliothèque, les jardins, les écoles, la buanderie-piscine ou encore le pouponnat, le bambinat et la nourricerie. Il crée l'école gratuite, laïque et obligatoire bien avant la loi de 1882 de Jules Ferry. Les plus doués pourront poursuivre leurs études avec la bénédiction financière de Godin et Cie. Il s’intéresse au moindre détail : il met au point des pupitres pour les écoles, table et banc d’une seule pièce, tenant compte de la taille et de l’anatomie de l’enfant. Brevetés, ces mobiliers scolaires sont ceux que certains écoliers ont bien connus dans leurs écoles. Autre trait de son caractère : il était féministe. Il instaure la mixité un siècle avant l'école publique. "La vérité, c’est que la femme est destinée à jouir de droits égaux à ceux de l’homme, et que la vie sociale sera incomplète, imparfaite, tant que la femme ne sera pas comme l’homme affranchie de corps et de volonté par les institutions", affirmait-il à l’époque. Pour faire triompher ce principe, il est aidé par sa seconde épouse, Marie Moret.
…ET DE L’EMANCIPATION
DES FEMMES
Native de Brie-Comte-Robert en Seine-et-Marne, elle suit son père, Nicolas Moret, cousin de Jean-Baptiste Godin, quand ce dernier l’appelle à ses côtés pour l’aider à diriger l’usine de Guise en 1855. Brillante et entreprenante, elle est remarquée par son cousin qui lui permet de poursuivre ses études. Plus tard, elle devient la secrétaire et collaboratrice du fondateur du Familistère, sa compagne et enfin son épouse en 1886. C’est une femme émancipée. Elle porte les cheveux courts, écrit et parle couramment l’anglais. Elle traduit plusieurs ouvrages intéressant l’expérience de Guise et tient un rôle prépondérant dans l’importante question de l’éducation au Familistère. Elle organise les institutions de la petite enfance et les écoles du Palais social. Dirigeant l’école du Familistère, dont les classes étaient mixtes, elle s’emploie à promouvoir la place des femmes au travail : réduction des tâches domestiques, accès à l’emploi salarié, participation aux conseils de gestion. A la mort de Jean-Baptiste Godin, Marie Moret assure un intérim à la tête du Conseil de gérance de la Société du Familistère, s’attache à publier les manuscrits de son mari, et à diffuser son œuvre en France et dans le monde.
L'expérience du Familistère valut pourtant à son créateur de nombreuses critiques. Certains, tels qu’Emile Zola, fustigeaient cette "caserne sociale". Selon les actuels responsables de l'Association pour la Fondation Godin, le grand dessein de Jean-Baptiste Godin était bien "de faire de l'individu un acteur à part entière de l'acte productif et non un outil ou un agent." Pour preuve, il créera l'Association capital-travail en 1880, les salariés devenant propriétaires de l'usine. Après sa mort en 1888, l'entreprise se repliera lentement sur elle-même. De telle sorte qu'elle ne sera pas prête à faire face à la concurrence du Marché Commun. Seule la dissolution de l'association permettra le rachat de l'entreprise Godin par la société Le Creuset, en 1968. C'est la fin de la société coopérative du Familistère. Les "associés", et les "participants" deviennent actionnaires de la nouvelle société anonyme. L'expérimentation est close. "Le Familistère Godin se livre à une société capitaliste" titre alors le journal Le Monde. Les bâtiments de l'usine de Bruxelles sont vendus à une société de transport. L'entreprise de Guise survit mais se trouve proche de la cessation d'activité quand elle est reprise en 1988 par le groupe Cheminées Philippe.
Aujourd’hui, l’entreprise Godin SA est dirigée par Gilbert Dupont. Restructurée et modernisée, elle renoue avec les bénéfices et occupe à nouveau une position de leader sur le marché des appareils de chauffage et des cuisinières de haute technologie. L’entreprise emploie près de 300 salariés et usine 75 tonnes de fonte liquide par jour. Les produits sont vendus dans les magasins à l’enseigne Godin. L’ensemble du Familistère est classé parmi les Monuments Historiques. Et, dans le cadre du projet culturel Utopia, une série d’études a été entreprise pour restaurer l’ensemble. Le projet s'appuie sur l'expérience Godin et l'ouvre aux préoccupations et aux interrogations actuelles de la société. "Le pari d'Utopia est de croire que l'utopie, la pensée sur la société, les différents systèmes de projection de la société dans le futur sous toutes ses formes, intéressent tous les publics de notre époque", explique Alexandre Vitel, chargé de mission du Syndicat mixte du Familistère Godin. Utopia est censé faire réfléchir sans donner de leçon. Le projet devrait intégrer un nouveau type de pépinières d’entreprises au sein même du Familistère. L’objectif est d’attirer à Guise 100 000 visiteurs par an dans l’ensemble architectural dominé par la statue imposante de Jean-Baptiste Godin, industriel et pionnier de génie.
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